Vannes
Des notes de Vivaldi qui coulent entre les gouttes de pluie m’entraînent dans l’un ces moments rares où doucement la conscience des choses émerge. Il fait gris sur le golfe du Morbihan et la maison blanche au milieu du grand parc de verdure est irréelle.
Les chemins que nous parcourons semblent parfois fortement inscrits dans nos destins, tracés dès les origines. D’autres fois, des rencontres ou des évènements incertains nous conduisent loin des nos vies.
J’ai longtemps eu le sentiment profond de parcourir une route déterminée par mes choix et orientations volontaires. Bonnes ou mauvaises, elles ont fait ma vie professionnelle et mes trajectoires personnelles.
J’ai aujourd’hui, là maintenant, soudainement conscience de la faible probabilité de la ligne de temps que je vis. J’ai quitté la terre ferme et navigue au gré des courants. Mes jours sont rythmés par les vols du DC3. La saison de mai à octobre, faite de semaines d’engagement et de peu de disponibilité. La période d’arrêt de l’avion, de novembre à avril, et les travaux de maintenance, de gestion et de préparation de la saison à venir.
De meeting en meeting, nous menons des existences de saltimbanques. Nous parcourons les routes du ciel, au plus près du sol, survolant de beaux paysages. Notre avion magique nous fait revivre les temps de la ligne, où le QGO avait encore du sens, les heures d’attente avant que le plafond ne se lève. Nous dormons dans des hôtels de luxe ou des auberges de jeunesse suivant les étapes. Nos échanges avec les collègues font penser à cette chanson de Brel, Jojo « Tu reprends Saint-Nazaire, je refais l’Olympia … », et nous croisons des avions merveilleux.
Certains jours, nous sommes dans la représentation des équipages des livres de Saint Exupéry, de Kessel ou Clostermann, d’autres fois nous jouons à la vie des pilotes de cirque des années 30 aux Etats Unis, avec des zestes de show-bizz et d’aviation populaire.
Pendant la belle saison, les semaines s’organisent autour du programme des vols, les allers retours vers les escales où l’avion est stationné, les longues périodes de béton entre-coupées par les vols de liaison. Sur les meetings, c’est souvent l’attente, parfois isolés au milieu de grandes aires, entourés d’avions d’armes, parfois, au contraire, stationnés sur le pré, avec de longues files d’attentes de visiteurs.
Les visiteurs, c’est un vrai poème … Il y a toujours l’ancien qui a sauté en parachute d’un Dakota, celui qui a volé pour la première fois en Afrique en DC3, quand il était gamin. Il y a ceux qui s’effraient de la pente du plancher, qui nous disent à la vue des sièges que c’était quand même plus confortable autrefois, un peu déçus quand nous infirmons en disant que les sièges viennent d’Air France, classe affaire long courrier d’il y a trois ans. Il y a celles qui reculent en voyant les boutons du cockpit. Les gamins qui avancent vers la porte du poste, poussés par les parents. Il y a les amoureux sincères et les pilotes privés qui cherchent à s’y retrouver en rêvant d’être assis devant un jour. Il y a même celles qui admirent les pilotes, nous faisant croire encore à notre jeunesse !
Les escales sont des occasions de rencontres inattendues, parfois exceptionnelles : des pilotes en exercice qui volent sur des avions de rêve, des anciens ayant vécu la ligne sur DC3 ou l’Indochine sur C47, des jeunes en devenir ne pensant qu’au 320 ou d’autres arpentant les montagnes en planeur. Nous rencontrons aussi des mécaniciens, des cuisiniers ou des agents de trafic, des contrôleurs qui tous viennent nous parler de notre avion, des leurs ou de leur vies.
A Vannes nous avons retrouvé Christine et Tharcise Ruyer, et c’est une rencontre rare. Nous avions échangé sur internet, après qu’ils aient lus le site. Tharcise rêvait depuis des années de DC3 et les moteurs de recherches les avaient conduit vers FranceDC3. Quelques échanges nous avait permis de sympathiser, ils ont adhéré à l’Amicale, et nous avions tenté ensemble de monter dès l’automne une opération de parachutage avec le club de Vannes. L’opportunité du meeting de la FFA semblait être bonne, mais l’organisation dans le cadre des contraintes propres à l’aérodrome en avait décidé autrement. Nous nous sommes repliés, avec leur aide et leur soutien sur un passage en statique pour le meeting de la FFA et nous rentrerons avec eux sur Paris.
Ils habitent dans l’Air Park de Vannes.

De grandes étendues de pelouses tondues, parcourues de quelques taxiways qui mènent aux maisons réparties dans la verdure, un paradis aéronautique à l’américaine.

Leur maison blanche est flanquée d’un hangar et surmontée d’une grande pièce en forme de tour de contrôle.

Dans le hangar, un petit biplace jaune et un ULM rouge.
Et dans la maison, des toiles avec des avions et des nuages sur toutes les surfaces, un mur entier de vitrines remplies de maquettes d’avions, la passion à l’état pur.

Le lendemain, relève partielle de l’équipage. Albéric rentre à Paris en train et nous allons chercher Jean-Claude et Michèle Ronsiaux qui arrivent à Lorient par la ligne. Nous passerons quelques superbes journées avec eux et les Ruyer dans le Morbihan. Nous jouerons les touristes, crêpes bretonnes, tour du golfe en bateau au grand dam de Gabriel qui n’entend la mer qu’à la barre d’un voilier fendant l’écume. La ballade sera néanmoins bien agréable et nous découvrons des sites merveilleux.


Nous irons déguster des fruits de mer dans un beau restaurant de bord de mer, face à la presqu’île de Quiberon.


Gabriel et Jean-Claude s’essaieront aux joies de l’ULM avec Tharcise.


Le dimanche, c’est le meeting de la FFA à Vannes.
Nous aurons fait la veille un compléments d’essence avec les pétroliers, aux anges de ravitailler un DC3


Nous regrettons de ne pas pouvoir présenter l’avion en vol, mais ce n’est pas prévu. Nous aurons énormément de visiteurs sur l’herbe au milieu d’un public venu très nombreux. Magnifique journée, avec quelques belles visites. Fanny est revenue avec son ami, Mikaël, et ils passeront la journée avec nous à l’accueil des centaines de personnes qui défileront dans l’avion.


Fanny et Jean-Claude, aux explications dans le cockpit

Mickael, à l’accueil

La foule des visiteurs du meeting, et qui prétend que l’aviation n’intéresse plus ?

Michèle, Christine et Tharcise à la vente des cartes postales et à l’accueil des visiteurs.


plus d’une heure de queue pour visiter l’avion ! Nous verrons passer aux environs d’un millier de personnes, adultes et enfants.
Rémi Torre, notre correspondant de Los Angelès passera nous faire une surprise, il était en vacances en Bretagne chez ses parents !
Nous aurons aussi la visite de Pascale Alajouanine qui participait au meeting

Jean-Claude émergeant sur le toit pour filmer

Le soir, un gros tracteur déniché par Tharcise vient nous sortir de l’herbe et nous stationnons sur un vieux parking en béton, prêts à partir. Le lendemain, pluie et plafond bas, nous décidons de reporter le départ à mardi. Rien de particulier ne nous attend à Paris, et Christine et Tharcise peuvent s’absenter un jour de plus. Un majestueux anticyclone doit s’installer sur la France et pour le premier vol de nos hôtes, ce sera beaucoup mieux qu’un retour difficile dans les basses couches. Nous en profiterons pour aller nous promener. Le soir, nous irons à la Trinité, la visite de l’expo Loïc Carradec sur le port sera un beau moment. Christine et Tharcise qui ont beaucoup navigué l’ont bien connu. Un immense catamaran est au repos dans le port. Nous passerons encore un peu de temps dans la galerie de nos amis. Ils exposent un artiste peintre, Sanséau, depuis de nombreuses années. Je suis fasciné par quelques toiles. Certaines font vivre l’océan sous le vent du large, dans le mouvement de l’écume et des mouettes. D’autres sont, au contraire, immobiles aux eaux vertes de la vase des marées basses qui reflètent les maisons blanches et les coques des petites barques de pêche dans une vision magique.
Mardi matin, réveil à 7 heures 30, j’ouvre la fenêtre, grand ciel d’un bleu profond, tout va bien. L’odeur du café flotte déjà dans la maison. Dernier petit déjeuner breton, tartines de pain de mie toastés au beurre salé de sel de Guérande, il est temps de rentrer ! Nous allons vers l’avion avec nos bagages, pendant que Tharcise et Christine déposent Michèle à la gare de Vannes. Je passe à la tour pour prendre la météo et les notam. Le personnel de l’aérodrome est d’une gentillesse remarquable. Je prends un petit café avec eux en attendant les impressions. Les membres de l’aéroclub Brocard d’Etampes passent également. Ils sont en stage d’été avec trois avions pour quinze jours à Vannes. C’est une coïncidence, car c’est mon club depuis près de vingt ans et j’y fais de l’instruction.
Les contrôleurs me souhaitent bon vol et demandent si nous pouvons faire un passage devant la tour, comme les Rafales ! Pas de problème.
Nous nous installons dans l’avion, je ferais le départ en place droite avec Tharcise sur le siège mécano, puis nous changerons. Mise en route, roulage et décollage face au golfe. Une fois le train rentré à 1000 pieds, je reviens en vent arrière main gauche, et laisse les commandes à Gabriel. Il enroulera la tour dans un de ces beaux passages à l’anglaise dont il a le secret, à basse hauteur. De grands mouvements de bras depuis les parkings nous accompagnent. Je reprends et mets le cap vers le golfe du Morbihan, 1200 pieds en suivant les recommandations. Nous quittons la fréquence de Vannes, Kenavo, et passons sur Brest info. Nous longerons l’Ile aux Moines, la passe avec Locmariaquer à droite et nous poussons jusqu’aux îles. D’abord Houat puis Hoedic. Tharcise nomme tous les rochers et les passes qu’il connaît bien. Dans un large virage à gauche, nous prenons la direction de Laval, notre prochaine escale. Tharcise vient s’installer en place droite prendre les commandes tant attendues.



Il rejoindra l’estuaire de la Vilaine et s’exercera à en suivre les méandres.



De beaux cumulus jalonnent la route et nous sommes trop vite à Laval. Il est 11h59 et nous appelons l’AFIS, personne. Le notam prévenait qu’à12h00, ça fermait. Ce sera en auto-information. Mais non, une voix arrive et nous donne les infos. Après la verticale, vent arrière, nous ferons un touch and go puis après un dernier tour de piste, un atterrissage complet. Il y a du monde pour nous accueillir sur le tarmac. Certains viennent d’en ville après avoir entendu l’avion. Nous serons transportés jusqu’au restaurant de l’aérodrome, et on viendra même nous rechercher. Du monde encore au départ, il y a les organisateurs du meeting de l’an dernier qui prennent cette fois le temps de visiter l’avion. L’ambiance est chaleureuse et nous repartons content de ce passage. Tharcise me repassera les commandes au travers de Dreux, pour l’arrivée sur Orly. Nous négocions une 02 avec un peu de vent arrière et je réussis un kiss landing, ça fait du bien de temps en temps. Tharcise me félicite, mais Gabriel lui rappelle avec sagesse le proverbe chinois « ce n’est pas parce qu’on voit un chat nager, qu’il faut penser que c’est un animal aquatique », je ne peux qu’abonder.
La piste dégagée, nous sommes suivis par un flyco, l’appareil photo en main et les cheveux au vent. C’est Jacquot à qui il devait sans doute manquer quelques photos de l’avion parmi les centaines qu’il possède déjà. Un éclairage différent sans doute ! Jacques Darolles a l’habitude de dire « spotteur un jour, spotteur toujours » ;
Nous rangerons l’avion au N5, la camionnette ne démarre pas. Pour n’importe qui ce serait un problème, pour Jean-Claude, juste une petite chose à régler. Nous nous séparons dans la zone industrielle, je raccompagne Christine et Tharcise à la gare de Massy.
Avec Gabriel, nous serons partis douze jours, une longue rotation. Beaucoup de souvenirs, des séquences de vols superbes, de belles heures en Bretagne. Des rencontres magnifiques à Saint Yan avec les EPL, et les jeunes du tour, qui redonnent enthousiasme et espoir, et les équipes du tour et du centre. Mais je retiendrai surtout la gentillesse, l’accueil et la personnalité hors du commun des Ruyer, les connaître est un bonheur.
Cet épisode sera véritablement terminé le week-end suivant à la Ferté Alais. Nous y sommes invités pour l’arrivée du Tour et le Fly in de la FFA. Nous ramenons avec nous à Orly, via Toussus, Matthieu Ribuot, le vainqueur du Tour et Jean-Philippe Laurent, journaliste à Info Pilote, le journal de la FFA. Nous aurons quelques belles photos de l’avion dans l’édition de septembre.