La visite des Martiens chez Christine et Tharcise.
J’étais avec le contrôleur ce mercredi matin du 22 juillet 2009 dans la tour de l’aérodrome de Vannes, un message m’avait averti qu’ILS allaient venir à 11H00, d’abord un petit point à l’horizon, puis leur vaisseau tous feux allumés s’alignait en finale 22, magnifique et lente descente puis roulage vers le parking. Donc c’était vrai ! Mes rêves de petit garçon deviennent réalité. Je descends 4 à 4 l’escalier de la tour de contrôle et cours vers l’engin, les moteurs s’arrêtent et le sas allait s’ouvrir. Voilà des années que nous pratiquons l’aviation, réalisation d’un rêve que tout pilote connaît, joie intense lors du premier vol solo, lors des premières navigations. Arrive ma 60ème année où je demande à ma douce moitié de « m’offrir » un DC3. Il nous a fallu trois années pour trouver le nid où il se cachait ; quelques mails, une organisation subtile et voilà, il est là !
Je m’en doutais un peu, mais ils parlent notre langue, tout de suite on s’est compris, je veux dire, ils parlaient « le pilote », un idiome très proche du martien et incompréhensible pour un terrien ordinaire. Vous savez ceux qui disent qu’un avion tombe quand le moteur s’arrête ou que les avions font du bruit ou qui pensent qu’il y a des trous d’air, ceux-là ne comprennent pas « le pilotien ». Descente de l’objet volant bien identifié (OVBI), présentations, échanges et tout de suite : - « on peut visiter ? » - « il consomme combien ? son autonomie ? qu’il est beau ! » Bref, toutes ces choses de bon usage dans notre langue.
Les conditions favorables pour les attirer voulaient que nous les hébergions, dans notre village aéronautique de Monterblanc attenant à l’aérodrome, maison avec hangar où vivent un ULM X-Air (F-JHMQ) et un CNRA, un JPM 01 (F-PRJZ) que nous bichonnons avec amour et qui prennent l’air dès que la météo le permet. Comme si leur venue ne suffisait pas, ils avaient organisé pour dimanche un énorme meeting avec le passage d’une étape du tour de France des jeunes pilotes, de vendredi à lundi, après quoi, Christine et moi, nous rentrerions avec eux à leur base « Orlysienne ».
En attendant ce Grand Jour, quel plaisir de connaître et vivre avec ces « êtres-oiseaux » ; (presque) rien, des choses de l’air, ne leur est étranger, sept jours de rares moments d’échange et de complicité. Quelle majesté pour un pilote comme Gabriel avec 25.000 H de vol de me dire dans un grand sourire après un vol ensemble avec l’ULM X-air qu’il découvrait ! –« Cela manquait à mon expérience aéronautique ! ».
Arrive le meeting, le DC3 face au public fascine, la queue pour le visiter s’allonge, j’ai chronométré un enfant de 12-13 ans à 1H10 d’attente, il était prêt à tout pour LE voir. A son âge, j’aurais fait pareil. A l’accueil des visiteurs, Michelle qui accompagnait Jean-Claude (son mécanicien de mari) et ma Christine faisaient merveille à la vente des cartes postales « photos du DC3 » qui accompagnaient la visite de l’avion. Le soleil était de la partie et de temps en temps Christine enduisait les dos des visiteuses stoïques sous le soleil. Parfois, entre les passages hurlants des avions guerriers, des petits copains du DC3, tels que T6, Antonov, Ryan, Waco…faisaient entendre le chant mélodieux de leurs cylindres plus proches des Harleys que des lampes à souder. Eclatement final de la PAF et fin du meeting. Les bénévoles de l’aéroclub de Vannes tractent avec célérité et efficacité l’avion hors de l’herbe pour l’amener sur le tarmac près pour le départ lundi.
Lundi, météo exécrable, le vol est reporté au mardi, veillée d’armes, je profite pour emmener Jean-Claude le susdit mécanicien une seconde fois en ULM. Après « son » énorme DC3, la différence d’échelle est surprenante, mais cela n’est pas pour lui déplaire et nous visitons tranquilles à 60 Km/H et 800 Ft les îles du Golfe.
Mardi, le Grand Jour ! La météo participe au cadeau, grand bleu et quelques cumulus humilis pour faire joli dans le décor ! Vers 10H30, brassage des hélices, douze tours chaque fois, je ne peux m’empêcher de m’en mêler, jolie compression, mais avec le bras de levier de ces énormes battoirs, ça passe ! Pour la mise en route, Jacques et Gabriel sont en place, Christine à bord photographie, Jean-Claude et moi surveillons les opérations à l’extérieur, il me confie une mission très très importante, retenir la porte quand nous monterons à bord une fois que les hélices tournent. Par réflexe, je croise les doigts, injections, premiers crachotements, premières fumées et peu à peu le magique clapotis des soupapes s’accorde, puis moteur gauche, idem comme une horloge. Nous courons à bord, porte verrouillée, Jean-Claude m’installe en place mécanicien dans cette étroite cabine entre mes deux anges aux premières loges pour assister à la mise sur orbite de ce bijou. Taxiage, les longues check-lists s’enchaînent, roulage, essais moteurs, configuration décollage, puis mise en puissance, fureur et tremblement, rien d’effrayant, mais plutôt une impression de puissance et de sécurité. Les contrôleurs avaient demandé un passage devant la tour…je crois qu’ils s’en souviendront longtemps. Une manière de remercier Thierry et toute son équipe pour l’accueil et l’attention qu’ils nous ont apportés. Au moment de quitter la fréquence de Vannes, Yannick le contrôleur me souhaite un bon vol, sympa…
Sans le moindre chauvinisme, le survol du Golfe du Morbihan, de la Baie de Quiberon et des îles Houat et Hoedic fut grandiose.
Le cœur bat un peu plus vite, c’est mon tour de me mettre en place droite. Une fois sanglé et headsetté par Jacques, avec un grand sourire, Gabriel dit –« à toi les commandes »…
L’effet est sensuel, la profondeur plutôt sensible, les ailerons moins durs que je ne l’imaginais, mais l’important n’est pas là. Ce n’est pas en quelques minutes, même quelques heures que l’on devient pilote de ce genre d’avion. L’important c’est d’être LÀ à cet endroit en vol avec le bruit, les odeurs, la présence de Gabriel et de Jacques, des « papas » de rêve qui, à ce moment où, redevenu enfant, j’aurais aimé avoir.
« Vas-y, fais-le bouger », nous arrivons sur le barrage d’Arzal, je décide de suivre les courbes de la Vilaine jusqu’à Redon. Exercice agréable, j’en profite pour me faire montrer l’emplacement de l’alti, de la bille, du vario, sur ce tableau de bord d’époque où la normalisation n’avait pas encore sévi et j’imagine que l’IFR ne devait pas être si aisé.
A partir de Redon, prise de cap direct, arrivée sur Laval à 11H59, déjà en auto-information. Gabriel s’annonce, au mot magique de DC3, le contrôleur réapparaît. Tant bien que mal, uniquement concentré sur le pilotage, j’amène l’avion en tour de piste, tandis que les deux pilotes égrènent et exécutent la check-list. En courte, Gabriel reprend les commandes, et bien lui en a pris. Je suppose qu’il s’en doutait, je n’avais aucune idée de la hauteur de l’arrondi. Eh oui ! Ce n’est pas un Robin. Tout ce temps, j’avais les commandes en transparence et pus me rendre compte de la rapidité des nombreuses et petites corrections nécessaires pour poser cet aéronef mythique, puis remise de gaz. Idem lors de l’atterrissage complet avec d’ailleurs un vent plein travers. Même réactivité, mais même majesté de cet avion qui, je suis sûr maintenant, a des ascendants de haute noblesse.
Accueil, chaleur, sourire, photos, l’avion qui rend heureux ! Déjeuner au Mermoz sur l’aérodrome, et c’est reparti pour Orly. Cette fois-ci en place droite pour le décollage, j’assiste à la mise en route de l’intérieur et c’est Christine qui a la dure mission de retenir la porte pour laisser monter Jean-Claude après démarrage. Gabriel à gauche et Jacques derrière moi enclenchent la procédure de mise en route, pas simple ! Ma mission : guetter le trop plein du moteur droit par le hublot latéral. « OK ça coule » et la pétarade commence, qui se transforme rapidement en une mélodie qui pour un pilote s’apparente à du Mozart. Moteur gauche, porte verrouillée, roulage, mise en puissance, comme tout train classique, la mise en ligne de vol se fait toute seule et c’est de nouveau la féerie de sentir voler ce vieux et digne Monsieur construit par des mains de femmes qui a fait le débarquement et qui depuis 1943 fidèle et brave, porte les humains entre ses ailes.
A l’approche de Paris, Jacques reprend sa place légitime. Pour une dizaine de minutes, Christine prend la fameuse place du mécano, elle en gardera un souvenir aussi fort que moi. J’en profite pour m’imprégner de l’ensemble de l’appareil, d’abord comme elle, essayer à tour de rôle les six sièges, puis je me suis allongé à l’arrière sur la moquette dans cette carlingue au ¾ vide, pour sentir plus fort les vibrations. Nous volions bas et la chaleur du soleil rendait l’air turbulent. Dans nos petits avions d’aéro-club cela donne plutôt genre : « orangina, secouez-moi… », mais là, ce vaste vaisseau les absorbait et leur donnait une amplitude un peu comme une goélette dans la houle, voilà c’est ça ! Une goélette dans les airs, un beau bateau volant qui défie le temps et la technologie…
Christine vient d’apercevoir les tours de la Défense, elle me fait signe de revenir à l’avant, et sur le siège rehaussé de deux coussins je m’apprête à assister au grand final. Je suppose que le DC3 est le chouchou des lieux car les procédures me semblent simples, longue finale en 02, kiss, puis –« vous allez à Orly Nord ? » -« Oui » et voilà, silence radio. Sa petite place de hangar l’attendait fidèle, nous aidons au mieux Jean-Claude à ranger l’OVBI.
Puis, c’est les embouteillages, la gare TGV, le retour sur Vannes, nous sommes sur un petit nuage. Avec Christine le lendemain matin, nous constatons après ces sept jours comme un vide, nos Martienne et Martiens sont partis. Certes le DC3 est un bel avion, c’est peut-être même lui qui suscite la qualité de ceux qui le bichonnent, le pilotent et le font vivre. Mais à lui tout seul, il n’est qu’une machine, et ce sont ces femmes et ces hommes à part, ces extra-terriens que nous avons eus chez nous, que nous avons connus à Paris et toute la fratrie de France DC3 qui font que cet avion est vraiment un générateur de bonheur.
Tharcise.