Barcelone, ce sera le nom de cette rotation, alors qu’elle nous amènera bien ailleurs. Pas forcément très loin, mais dans des mondes très différents. De la Red Bull Race à l’école des troupes aéroportées, les parachutistes militaires en passant par les plus étranges d’entre eux, dont nous ne parlerons pas.
C’est une rotation plutôt longue, quinze jours et complexe avec des rendez-vous précis que nous ne pouvons pas manquer. Elle commence par un passage à Orléans Bricy pour un parachutage en OR de militaires. En OR, ça veut dire en ouverture retardée, en commandé, ce que font presque tous les parachutistes sportifs aujourd’hui. C’est pratiqué aussi par des militaires, en particulier ceux qui sont largués de haut et qui veulent choisir leurs sites d’atterrissages avec précision. Mais la majorité des paras militaires pratiquent l’ouverture automatique, l’OA. C’est ce que nous avons vu dans notre enfance dans les films de guerre. De longues grappes de parachutistes émergeants de formations immenses. Et de quels types d’avions sortaient-ils ? Essentiellement de C47, et notre F-AZTE en a fait partie dans sa première vie. Ces images, les paras français les ont vécues en Indochine, également avec des C47, mais aussi à Suez. Puis l’hélicoptère a largement remplacé ce mode de transport. Mais dans la mémoire des paras militaires et de tous les paras, le C47ou Dakota reste l’avion mythique, celui par lequel tout a commencé, celui qui a contribué à écrire les grandes pages. Notre avion en a fait partie, la Normandie le 6 juin 44, la Provence quelques semaines plus tard et l’opération Market Garden sur Arnheim à l’automne 44. Le samedi nous devons être posés à 9 h 00 sur la base militaire de Bricy. Mise en route vers 8 h 15 avec un petit coup de fil au pilote du Twin avec qui nous avons rendez-vous au sud d’Etampes. C’est un copain qui aime les avions et le DC3. Notre belle machine est prête, un bidon d’huile à bord, quatre sièges déposés pour laisser de la place aux paras que nous allons embarquer tout au long de ces quinze journées, le câble de largage OA installé et le treuil de remontée de secours en place. Gérard fait le début de la rotation avec nous comme mécanicien et Yves est présent pour assister aux parachutages. Jean-Claude, notre chef mécanicien est présent pour sortir l’avion et s’assurer de tout au départ. Il a préparé le matériel de parachutage, les sangles des prolongateurs de SOA, les ceintures pour les paras et tout le kit. Il est toujours disponible et accompli un travail de fond permanent, sans bruit, sans rien demander et c’est un joyeux compagnon, comme aurait dit Robin Hood. Décollage d’Orly sur la 20, au petit matin, le ciel est radieux et l’inversion vers 2000 pieds maintient une légère couche de brume. Au dessus, nous trouverons l’azur le plus pur. J’aime bien ce temps, la couche de brume est brune, quelques esprits chagrins accuseraient volontiers la pollution. Mais non ! C’est simplement la couleur de l’eau en fines gouttelettes qui assombrit légèrement l’atmosphère.

Nous sortons par notre trajectoire favorite, tout droit en passant par la verticale Brétigny où nous quittons le contrôle d’Orly. Changement de fréquence 123.45, « Tango Echo sur la fréquence », le Twin répond, au sud ouest d’Etampes, nous convergeons et bientôt visuel.

Tout au long de ce vol, le navigateur du Twin fera de superbes photos, elles illustrent cet article et sont signées de Flo.

Nous volons en formation jusqu’à Bricy où nous sommes attendus, break sur le terrain et nous nous posons en premier, suivi par le bimoteur de l’Armée de l’Air. Nous allons vers l’escale, tout le monde est là et après quelques échanges et le briefing, nous déposons la porte de largage qui sera rangée dans la soute. Tout le monde est embarqué, nous avons les coordonnées du largage, pour nous ce sera au FL 50. Le Twin qui monte mieux que nous ouvrira le bal, puis nous rejoindra pour quelques photos.











Une fois le largage terminé, la descente se fait train sorti, de vrais aérofreins pour ce planeur !


Nous terminerons par un passage bas au dessus du camp et ensuite route au sud avec le Twin qui nous escorte jusqu’après Orléans.
Nous allons vers Gaillac dans un océan de ciel bleu, pas de zones militaires, à 3000 pieds, c’est la liberté. Nous ressentons toujours le même ravissement sur ces paysages de France, avec une petite préférence pour le sud de la Loire, encore plus marquée au sud du 45° et vraiment caractéristique quand on passe sur le SIV de Rodez. Je vois arriver la cour de jeu de mes 20 ans, Cahors, Villeneuve sur Lot et les collines du Tarn se dégagent de l’horizon. Nous descendons en laissant le VOR de Gaillac sur la droite, quand devant nous un banc de strato-cumulus barre la route. La vallée du Tarn est là, nous passons dessous, et voici la ville de Gaillac, passage verticale et tour de piste basse hauteur avec un posé un peu sportif qui passe bien avec Gabriel à gauche ! C’est une surprise, la météo n’avait pas prévu ces bancs de nuages bas. Demi-tour sur la piste et nous roulons vers le parking, avec le grand et vieux hangar rouillé.

Ce passage à Gaillac est un peu un pèlerinage, c’est là que j’ai appris à piloter et que j’ai passé le TT, l’ancien pilote privé en septembre 1972, il y a tout juste 37 ans. Jamais je n’aurais imaginé revenir ici en DC3, si longtemps après. En 72, le hangar était déjà vieux et rouillé et le DC3 me semblait être un très vieil avion. Ils auront tenu encore une bonne partie de ma vie et dureront peut-être encore plus !



Les gens du club arrivent, certains étaient chez eux et ont été attirés par le bruit inhabituel. Je fais le tour des locaux, revois l’ancien baraquement du club paras où nous dormions avec mon binôme, Jacques C. L’atmosphère est inchangée, les vignes ont gagné du terrain, et hélas, le restaurant est fermé. Un membre du club, les Ailes Gaillacoises, nous propose très gentiment de nous déposer en ville et finalement, nous déjeunerons avec lui. C’est un jeune pilote privé et a un projet de construction amateur. Nous terminerons avec lui dans une cave et Gabriel ramènera quelques échantillons de vin de Gaillac. En revenant au terrain, nous avons la surprise de voir un DC3, modèle réduit devant l’avion. C’est un membre du club d’aéromodélisme qui a réalisé ce magnifique modèle. Il est aux couleurs d’un avion d’Hemet Aviation. Monsieur Hemet est une figure de l’aviation qui eut une Société à son nom, basée à Toulouse et qui en son temps, exploita et entretint de nombreux DC3. Ses avions volèrent en France et beaucoup en Afrique et en Méditerranée.



En discutant avec les anciens membres du club, ils nous disent qu’un DC3 avait passé quelques mois sur le terrain, il y a de nombreuses années (une dizaine, nous sourions, peu de temps en fait à l’échelle de nos souvenirs et de la vie de l’avion) Il était piloté par une jeune femme et était gris et blanc avec une immatriculation PP quelque chose. Pas de doute, c’était le nôtre quand il était immatriculé F-GDPP et c’était Marie-Pierre Delaveau ! Cela correspondait à la période entre les deux vies de France DC3, l’avion avait été revendu et c’est Marie-Pierre qui l’avait très bien posé en panne moteur à Limoges quelques temps plus tard.
Après avoir dit au revoir à tout le monde, nous repartons pour un long vol, Albi ! 10mn, bloc bloc. La piste est partiellement utilisable, le circuit auto étant en activité. Bon accueil, là encore. Nous garons l’avion sur le grand parking. L’agent AFIS est surpris, il ne nous attendait que lundi, normal, c’était ce qui était prévu avec les militaires qui ont négocié l’avitaillement. De fait, nous avions choisi après Orléans de descendre directement vers le sud pour les trois raisons essentielles qui gèrent la construction du planning : partir en avance pour être sûrs d’être présents à l’heure, avec les météos qui contraignent le vol VFR, gagner un aller retour Orléans sur le trajet, c’est ce qui nous permet de proposer des conditions acceptables pour nos prestations, et enfin, prendre du plaisir, voler tranquillement, visiter les régions que nous traversons, nous payer quelques bons restaurants, prendre le temps d’échanger avec l’environnement qui nous accueille. L’agent AFIS est pilote, instructeur, largueur para et a baroudé et c’est un copain de Robert Faix, pilote inspecteur de l’Aviation Civile à Grenoble et pilote d’avions de collection. Robert est un personnage hors du commun qui peut se permettre de convoyer le Spitfire de Jacquard en Hollande, d’acheminer l’Electra de Bernard Chabbert en Afrique du Sud, de voler sur tant de types d’avions, de faire du vol montagne et d’aller se distraire en faisant trois heures de vol à voile à Challes avec Gabriel. Tout ça en restant discret, présent et disponible. Il fait partie de ceux que Gabriel appelle « les bons ». Ceux là font partie d’une classe à part, inutile de dire qu’ils sont infiniment moins nombreux que les autres ! Bref, le lien est fait et tout devient encore plus facile.
A Albi, tout était préparé par une des nombreuses fourmis qui gèrent nos vols : l’agent de planning avait réservé un bon hôtel au centre ville et une voiture de location nous attendait à l’aérodrome ! La fourmi, c’est moi pour ce coup, comme pour d’autres. C’est Susana, pour tout ce qui traîne au sud des Pyrénées, aussi Gabriel pour ce qui est d’Annecy et Hervé pour Toulouse. Pour Budapest, nous avions eu notre agent local, Laurent qui avait magnifiquement organisé le séjour. Avec en plus nos huit fourmis mécaniciennes et Joël, notre fourmi chef para, vous avez là l’essentiel des acteurs opérationnels de l’Association.
Albi est une ville superbe, étonnante. Les restaurants sont parfois excellents, mais nous avons aussi trouvé un des points bas de notre référentiel. L’hôtel était typique, plein centre ville, tenu par une forte femme qui fait tout marcher à la baguette. Nous avons pu également aller nous promener à Cordes sur ciel, haut lieu de l’histoire Albigeoise et du tourisme réunis.


Lundi matin, les affaires reprennent, nous préparons doucement l’avion, les pleins sont faits une fois la procédure établie avec la bonne coopération de l’équipe de l’Aérodrome. Surprise, un journaliste du Midi Libre arrive avec son photographe et nous avons droit à un interview en règle. Un passage de DC3 à Albi, c’est un événement. L’article sera flatteur et plutôt sympathique. L’avion est repoussé après les pleins grâce à l’aide des membres du club, des visiteurs et de l’équipe de l’aérodrome. Nous avons rendez-vous à 16h à Blagnac avec Hervé, après « le hub des Transalls ». Ca nous laisse le temps d’un petit repas au grill du coin et ensuite, mise en route et vol vers Blagnac. Nous longeons le Tarn jusqu’à Rabastens, puis directe sur Echo et nous sommes autorisés pour une vent arrière 14 main gauche qui nous amène au dessus du hangar d’AFI. Nous dégageons en bout de bande pour le parking du CEV. Le pèlerinage continue, c’est en effet dans le cadre de l’aéroclub du CEV que j’ai volé après le TT obtenu à Gaillac. L’ENSICA, école d’Ingénieurs qui abritait mes exploits était une école de la DGA, Direction Générale à l’Armement et nos avions étaient mis en commun avec ceux du club du CEV et de Sup Aéro. Nous nous retrouvons devant le hangar rouge brique, au milieu d’un beau parc de verdure ; rien n’a changé depuis 35 ans.

Hervé est présent, avec Joël qui assure la gestion des parachutages en OA que nous faisons avec les militaires. Nous sommes contents de nous retrouver et c’est la relève équipage. Gérard est accompagné à l’aérogare pour rentrer à Orly par la ligne, alors que Jean-Claude arrive. Yves part en train pour Lezignan, où il nous retrouvera le lendemain. Jean-Claude attaque tout de suite le montage de la protection de roulette de queue, nécessaire pour les parachutages en OA.



Sur le parking, arrive un petit bout de bonne femme, Marie-Pierre s’exclame Gabriel ! En voilà une coïncidence, nous parlions d’elle deux jours plus tôt à Gaillac. Nous sommes présentés. C’est son anniversaire, et elle s’est offert de venir revoir l’avion pour lequel elle a tant d’attachement. Aujourd’hui Marie-Pierre est pilote d’Essais-Réceptions chez Airbus et passe son temps à tester les A320 et autres en sortie de chaîne à Hambourg. Elle attend sa qualif A380. Je suis très content de la rencontrer car elle fait partie de la légende du DC3. Elle a l’air ravie de revoir cet avion qu’elle a posé en monomoteur à Limoges, dans une vie précédente. Elle le trouve magnifique et félicite toute l’équipe pour le travail accompli. Nous lui disons au revoir, à Hambourg peut-être un jour ?
Le soir, tout le monde couche chez Hervé, dans la campagne toulousaine. Sa maison est un musée des technologies mécaniques, vieilles voitures, motos, tracteurs et équipements d’avions sont partout. Nous avons droit à un super repas préparé par Laurence. Le lendemain matin mardi, réveil avant six heures, nous devons décoller à huit heures. Joël nous retrouve à Blagnac et nous aurons droit à un beau vol matutinal le long de la Montagne Noire avant de plonger vers Lezignan.
Sur place, de nombreux militaires, nous ferons une belle journée de largage avant de rentrer le soir, fourbus sur Blagnac.
La tour de Lezignan, en fin de journée

Hervé est PF sur le vol de retour, normal, il nous ramène chez lui. Il règne dans l’avion une atmosphère douce et chaleureuse. Nous formons tous les cinq un équipage avec lequel j’irais au bout du monde et je ressens dans la lumière du soir un sentiment de profond bonheur. Être là est une chance exceptionnelle.



Sur la gauche de l’avion, je contemple le Centre de vol à voile de la Montagne, là encore, nostalgie !, J’y ai passé de beaux mois de 1975 à 1977 en travaillant sur une thèse de Doctorat en physique atmosphérique. Il y avait des personnages d’exception, et en tout premier lieu, René Hersen, qui était Chef de Centre. Sur ma bonne mine, il m’avait ouvert les portes en mettant à ma disposition un moto planeur ASK16 et tous les moyens du Centre.

Nous voici arrivés à Blagnac, après un survol de la ville rose. Elle est encore plus belle, éclairée par le soleil couchant.






Sur le parking du CEV, qui n’est plus au CEV, est garé un Transall. C’est celui qui larguait sur Castres et que nous avons croisé en revenant d’Albi où nous étions passé faire un plein en fin de journée. Il était en descente et nous avait offert un beau spectacle. L’équipage est étonné de voir arriver un DC3 et vient nous visiter.

Nous écluserons un tonnelet de bière fraîche avant de rentrer chez Hervé. Demain, une dure journée nous attend.
Matin tôt, encore une fois. Nous sommes à Blagnac avant 8 heures. Encore une relève équipage, je pars avec Hervé à l’aérogare chercher Susana et Alain qui sera notre mécanicien sur Barcelone. Nous récupérerons également Fabrice, notre copi 747, qui joue les renforts de croisière. Jean-Claude reste jusqu’au départ en ayant passé les consignes à Alain, fait le tour de l’avion et rangé le matériel.
Nous décollons pour Barcelone, après que la météo ait été analysée, le vol préparé et le plan de vol passé par Gabriel. De nouveau, un super équipage, c’est d’un confort d’avoir une équipe pareille, hispanisante à souhait de surcroît. Et de plus, une équipe de joyeux compagnons, nous allons passer de belles journées à Barcelone. Là encore, nous arrivons en avance, mais plutôt que d’attendre à Toulouse ! Le vol est sans histoire, tous les contrôleurs seront encore sympathiques, Carcassonne nous demande un passage, avec plaisir ! Le SIV de Perpignan arrive vite, la météo étant très convenable, nous optons pour une trajectoire qui coupe en passant par les Pyrénées, et nous voici avec Gerona. Là, il faut contourner par l’est pour des raisons de trafic IFR, puis on nous autorise une directe sur Sabadell ; La visi est mauvaise, mais ça passe. Le terrain est en vue, tour de piste main gauche et c’est Gabriel qui posera l’avion sur cette piste de 900m, avec prolongements, certes, mais très enclavée. Nous dégageons en bout de bande et nous sommes pris en charge sur le taxiway par un Marshaller qui est aussi Marshaller que je suis curé. Nous stoppons l’avion sur le taxiway, car il semblerait qu’il ait l’ambition de nous faire tourner sur l’herbe qui ne nous inspire guère confiance. Les moteurs tournant, Alain descend s’expliquer avec lui dans la langue de Cervantès et reprend les affaires en main. Là, ça change d’allure, nous sommes guidés par un pro de la compagnie nationale, ancien des escales et sous ses gestes sûrs, nous accomplissons les derniers mètres de roulage. Première partie de la mission accomplie, nous sommes à Barcelone.